Il est donc hors de doute que lâArt Chymique dâHermĂšs Ă©tait connu chez les Ăgyptiens. Il nâest guĂšre moins constant que les Grecs qui voyagĂšrent en Ăgypte, lây apprirent, au moins quelques-uns, & que lâayant appris sous des hiĂ©roglyphes, ils lâenseignĂšrent ensuite sous le voile des fables. Eustathius nous le donne assez Ă en tendre dans son commentaire sur lâIliade.
LâidĂ©e de faire de lâor par le secours de lâArt nâest donc pas nouvelle ; outre les preuves que nous en avons donnĂ©es, Pline (Lib. 33. c. 4) le confirme par ce quâil rapporte de Caligula : « Lâamour & lâaviditĂ© que CaĂŻus Caligula avait pour lâor, engagĂšrent ce Prince Ă travailler pour sâen procurer. il fit donc cuire, dit cet Auteur, une grande quantitĂ© dâorpiment, & rĂ©ussit en effet Ă faire de lâor excellent, mais en petite quantitĂ©, quâil y avait beaucoup plus de perte que de profit ». Caligula savait donc quâon pouvait faire de lâor artificiellement, la Philosophie HermĂ©tique Ă©tait donc connue.
Quant aux Arabes, personne ne doute que la Chymie HermĂ©tique & la vulgaire nâaient Ă©tĂ© toujours en vigueur parmi eux. Outre quâAlbusaraius nous apprend (DynastiĂą nonĂą.) que les Arabes nous ont conservĂ© un grand nombre dâouvrages des ChaldĂ©ens, des Egyptiens & des Grecs par les tra ductions quâils en avaient faites en leur langue, nous avons encore les Ă©crits de Geber, dâAvicenne, dâAbudali, dâAlphidius, dâAlchindis & de beaucoup dâautres sur ces matiĂšres. On peut mĂȘme dire que la Chymie sâest rĂ©pandue dans toute lâEurope par leur moyen. Albert le Grand, ArchevĂȘque de Ratisbonne, est un des premiers connus depuis les Arabes. Entre les autres ouvrages pleins de science & dâĂ©rudition sur la Dialectique, les MathĂ©matiques, la Physique, la MĂ©taphysique, la ThĂ©ologie & la MĂ©decine, on en trouve plusieurs sur la Chymie, dont lâun porte pour titre de Alchymia : on lâa farci dans la suite dâune infinitĂ© dâadditions & de sophistications. Le second est intitulĂ© De concordantia. Philosophorum, le troisiĂšme, De compositione compositi. Il a fait aussi un traitĂ© des minĂ©raux, Ă la fin duquel il met un article particulier de la matiĂšre des Philosophes sous le nom de Electrum minerale.
Dans le premier de ces TraitĂ©s il dit : « Lâenvie de mâinstruire dans la Chymie HermĂ©tique, mâa fait parcourir bien des Villes & des Provinces, visiter les gens savants pour me mettre au fait de cette science. Jâai transcrit, & Ă©tudiĂ© avec beaucoup de soins & dâattention les livres qui en traitent, mais pendant longtemps je nâai point reconnu pour vrai ce quâils avancent. JâĂ©tudiai de nouveau les livres pour & contre, & je nâen pus tirer ni bien ni profit. Jâai rencontrĂ© beaucoup de Chanoines tant savants quâignorants dans la Physique, qui se mĂȘlaient de cet Art, & qui y avaient fait des dĂ©penses Ă©normes ; malgrĂ© leurs peines, leurs travaux et leur argent, ils nâavaient point rĂ©ussi. Mais tout cela ne me rebuta point ; je me mis moi-mĂȘme Ă travailler ; je fis de la dĂ©pense, je lisais, je veillais ; jâallais dâun lieu Ă un autre, & je mĂ©ditais sans cesse sur ces paroles dâAvicenne ; Si la chose est, comment est-elle ? si elle nâest pas, comment nâest-elle pas ? Je travaillais donc, jâĂ©tudiai avec persĂ©vĂ©rance, jusquâĂ ce que je trouvais ce que je cherchais. Jâen ai lâobligation Ă la grĂące du Saint-Esprit qui mâĂ©claira, & non Ă ma science ». Il dit aussi dans son TraitĂ© des minĂ©raux (Lib. 3. c. I.) : « Il nâappartient pas aux Physiciens de dĂ©terminer & de juger de la transmutation des corps mĂ©talliques, & du changement de lâun dans lâautre : câest lĂ le fait de lâArt, appelĂ© Alchimie. Ce genre de science est trĂšs bon & trĂšs certain, parce quâelle apprend Ă connaĂźtre chaque chose par sa propre cause ; & il ne lui est pas difficile de distinguer des choses mĂȘmes les parties accidentelles qui ne sont pas de sa nature ». Il ajoure ensuite dans le chapitre second du mĂȘme livre : « La premiĂšre matiĂšre des mĂ©taux est un humide onctueux, subtil, incorporĂ©, &mĂȘlĂ© fortement avec une matiĂšre terrestre. » Câest parler en Philosophe, & conformĂ©ment Ă ce quâils en disent tous, comme on le verra dans la suite.
Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle sont difficiles, & Flamel parurent peu de temps aprĂšs ; le nombre augmenta peu Ă peu, & cette science se rĂ©pandit dans tous les Royaumes de lâEurope. Dans le siĂšcle dernier, on vit le Cosmopolite, dâEspagnet, & le PhilalĂšthe, sans doute quâil y en avait bien dâautres, & quâil en existe encore aujourdâhui ; mais le nombre en est si petit ou ils se trouvent tellement cachĂ©s, quâon ne saurait les dĂ©couvrir. Câest une grande preuve quâils ne cherchent pas la gloire du monde, ou du moins quâils craignent les effets de sa perversitĂ©. Ils se tiennent mĂȘme dans le silence, tant du cĂŽtĂ© de la parole, que du cĂŽtĂ© des Ă©crits. Ce nâest pas quâil ne paraisse de temps en temps quelques ouvrages sur cette matiĂšre ; mais il suffit dâavoir lu & mĂ©ditĂ© ceux des vrais Philosophes, pour sâapercevoir bientĂŽt quâils ne leur ressemblent que par les termes barbares, & le style Ă©nigmatique, mais nullement pour le fond. Leurs Auteurs avaient lu de bons livres ; ils les citent assez souvent, mais ils le font si mal Ă propos, quâils prouvent clairement, ou quâils ne les ont point mĂ©ditĂ©s, ou quâils lâont fait de maniĂšre Ă adapter les expressions des Philosophes aux idĂ©es fausses que la prĂ©vention leur avait mises dans lâesprit Ă lâĂ©gard des opĂ©rations & de la matiĂšre, & non point en cherchant Ă rectifier leurs idĂ©es sur celle des Auteurs quâils lisaient. Ces ouvrages des faux Philosophes sont en grand nombre ; tout le monde a voulu se mĂȘler dâĂ©crire, & la plupart sans doute pour trouver dans la bourse du Libraire une ressource qui leur manquait dâailleurs, ou du moins pour se faire un nom quâils ne mĂ©ritent certainement pas. Un Auteur souhaitait autrefois que quelque vrai Philosophe eĂ»t assez de charitĂ© envers le Public pour publier une liste de bons Auteurs dans ce genre de sciences, afin dâĂŽter Ă un grand nombre de personnes la confiance avec laquelle ils lisent les mauvais qui les induisent en erreur. Olaus Borrichius, Danois, fit imprimer en consĂ©quence, sur la fin du siĂšcle dernier, un ouvrage qui a pour titre : Conspectus Chymicorum celebriorum. Il fait des articles sĂ©parĂ©s de chacun, & dit assez prudemment ce quâil en pense. Il exclut un grand nombre dâAuteurs de la classe des vrais Philosophes : mais tous ceux quâils donnent pour vrais le sont-ils en effet ? D’ailleurs, le nombre en est si grand, quâon ne sait lesquels choisir prĂ©fĂ©rablement Ă dâautres. On doit ĂȘtre par consĂ©quent fort embarrassĂ© quand on veut sâadonner Ă cette Ă©tude. Jâaimerais donc mieux mâen tenir au sage conseil de dâEspagnet, quâil donne en ces ter mes dans son Arcanum Hermeticae Philosophiae opus, can. 9. « Celui qui aime la vĂ©ritĂ© de cette science doit lire peu dâAuteurs ; mais marquĂ©s au bon coin ». Et can. 10. « Entre les bons Auteurs qui traitent de cette Philosophie abstraite, & de ce secret Physique, ceux qui en ont parlĂ© avec le plus dâesprit, de soliditĂ© & de vĂ©ritĂ© sont, entre les anciens, HermĂšs (Table dâĂmeraude & les sept chapitres.) & Morien Romain (Entretien du Roi Calid & de Morien.), entre les modernes, Raymond Lulle, que jâestime & que je considĂšre plus que tout les autres, & Bernard, Comte de la Marche-TrĂ©visanne, connu sous le nom du bon TrĂ©visan (La Philosophie des MĂ©taux, & sa Lettre Ă Thomas de Boulogne.). Ce que le subtil Raymond Lulle a omis, les autres nâen ont point fait mention. Il est donc bon de lire, relire & mĂ©diter sĂ©rieusement son testament ancien & son codicille, comme un legs dâun prix inestimable, dont il nous a fait prĂ©sent ; Ă ces deux ouvrages on joindra la lecture de ses deux pratiques (la plupart des autres livres de Raymond Lulle qui ne sont pas citĂ©s ici sont plus quâinutiles.). On y trouve tout ce quâon peut dĂ©sirer, particuliĂšrement la vĂ©ritĂ© de la matiĂšre, les degrĂ©s du feu, le rĂ©gime au moyen duquel on parfait lâĆuvre ; toutes choses que les Anciens se sont Ă©tudiĂ©s de cacher avec plus de soins. Aucun autre nâa parlĂ© si clairement & si fidĂšlement des causes cachĂ©es des choses, & des mouvements secrets de la Nature. Il nâa presque rien dit de lâeau premiĂšre & mystĂ©rieuse des Philosophes ; mais ce quâil en dit est trĂšs significatif ».
« Quant Ă cette eau limpide recherchĂ©e de tant de personnes, & trouvĂ©e de si peu, quoiquâelle soit prĂ©sente Ă tout le monde & quâil en fait usage. Un noble Polonais, homme dâesprit & savant, a fait mention de cette eau qui est la base de lâĆuvre, assez au long dans ses TraitĂ©s qui ont pour titre : Novum lumen, Chemicum ; Parabola ; Enigma ; de Sulfure. Il en a parlĂ© avec tant de clartĂ©, que celui qui en demanderait davantage ne serait pas capable dâĂȘtre contentĂ© par dâautres. »
« Les Philosophes, continue le mĂȘme Auteur, sâexpliquent plus volontiers & avec plus dâĂ©nergie par un discours muet, câest-Ă -dire, par des figures allĂ©goriques & Ă©nigmatiques, que par des Ă©crits ; tels sont, par exemple, la table de Senior ; les peintures allĂ©goriques du Rosaire ; celles dâAbraham Juif, rapportĂ©es par Flamel, & celles de Flamel mĂȘme. De ce nombre sont aussi les emblĂšmes de Michel MaĂŻer, qui y a renfermĂ©, & comme expliquĂ© si clairement les mystĂšres des Anciens, quâil nâest guĂšre possible de mettre la vĂ©ritĂ© devant les yeux avec plus de clartĂ©. »
Tels sont les seuls Auteurs louĂ©s par dâEspagnet, comme suffisants sans doute pour mettre au fait delĂ Philosophie HermĂ©tique, un homme qui veut sây appliquer. Il dit quâil ne faut pas se contenter de les lire une ou deux fois, mais six fois & davantage sans se rebuter ; quâil faut le faire avec un cĆur pur & dĂ©tachĂ© des embarras fatigants du siĂšcle, avec un vĂ©ritable & ferme propos de nâuser de la connaissance de cette science, que pour la gloire de Dieu & lâutilitĂ© du prochain, afin que Dieu puisse rĂ©pandre ses lumiĂšres & sa sagesse dans lâesprit & le cĆur ; parce que la sagesse, suivant que dit le Sage, nâhabitera jamais dans un cĆur impur & souillĂ© de pĂ©chĂ©s. DâEspagnet exige encore une grande connaissance de la Physique ; & câest pour cet effet que jâen mettrai Ă la suite de ce discours un traitĂ© abrĂ©gĂ© qui en renfermera les principes gĂ©nĂ©raux tirĂ©s des Philosophes HermĂ©tiques, que dâEspagnet a recueillis dans son Enchyridion. Le traitĂ© HermĂ©tique qui est Ă la suite est absolument nĂ©cessaire pour disposer le Lecteur Ă lâintelligence de cet ouvrage. Jây joindrai les citations des Philosophes, pour faire voir quâils sont tous dâaccord sur les mĂȘmes points.
On ne saurait trop recommander lâĂ©tude de la Physique, parce quâon y apprend Ă connaĂźtre les principes que la Nature emploie dans la composition & la formation des individus des trois rĂšgnes animal, vĂ©gĂ©tal & minĂ©ral. Sans cette connaissance on travaillerait Ă lâaveugle, & lâon prendrait pour former un corps, ce qui ne serait propre quâĂ en former un dâun genre ou dâune espĂšce tout Ă fait diffĂ©rente de celui quâon se propose. Car lâhomme vient de lâhomme, le bĆuf du bĆuf, la plante de sa propre semence, & le mĂ©tal de la sienne. Celui qui chercherait donc, hors de la nature mĂ©tallique, lâart & le moyen de multiplier ou de perfectionner les mĂ©taux, serait certainement dans lâerreur. Il faut cependant avouer que la Nature ne saurait par elle seule multiplier les mĂ©taux, comme le fait lâart HermĂ©tique. Il est vrai que les mĂ©taux renferment dans leur centre cette propriĂ©tĂ© multiplicative, mais ce sont des pommes cueillies avant leur maturitĂ©, suivant ce quâen dit Flamel. Les corps ou mĂ©taux parfaits (Philosophiques ) contiennent cette semence plus parfaite & plus abondance ; mais elle y est si opiniĂątrement attachĂ©e, quâil nây a que la solution HermĂ©tique qui puisse lâen tirer. Celui qui en a le secret, a celui du grand Ćuvre, si lâon en croit tous les Philosophes. Il faut, pour y parvenir, connaĂźtre les agents que la Nature emploie pour rĂ©duire les mixtes Ă leurs principes ; parce que chaque corps est composĂ© de ce en quoi il se rĂ©sout naturellement. Les principes de Physique dĂ©taillĂ©s ci-aprĂšs sont trĂšs propres Ă servir de flambeau pour Ă©clairer les pas de celui qui voudra pĂ©nĂ©trer dans le puits de DĂ©mocrite, & y dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ© cachĂ©e dans les tĂ©nĂšbres les plus Ă©paisses. Car ce puits nâest autre que les Ă©nigmes, les allĂ©gories, & les obscuritĂ©s rĂ©pandues dans les ouvrages des Philosophes, qui ont appris des Ăgyptiens, comme DĂ©mocrite, Ă ne point dĂ©voiler les secrets de la sagesse, dont il avait Ă©tĂ© instruit par les successeurs du pĂšre de la vraie Philosophie.
Plus sur le sujet :
Les Fables Ăgyptiennes et Grecques, Dom Antoine-Joseph Pernety, Dictionnaire Mytho-HermĂ©tique, 1787.
Illustration : Julien Champagne [Public domain], via Wikimedia Commons