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La Table d’Emeraude par J. Carteret

jeudi 15 septembre 2005

La Table d’Emeraude est le condensé d’une Gnose métaphysique. Cette base de l’Hermétisme dépasse le cadre de l’Alchimie proprement dite qui s’est inspirée d’elle. Il s’agit ici du Grand Secret, du secret de la création et de la destruction, de la divinité du Sage qui évolue à la Verticale... (le latin altus signifiant à la fois profond et élevé).

J’ai tenté ici une traduction la plus juste qui soit de cette ŒUVRE SOLAIRE en suggérant le sens profond, ésotérique, des images mises en Oeuvre à travers les subtilités du langage.

Je conseille au lecteur de se pencher sur les traductions de J. RUSKA, MONOD-HERZEN et Titus BURCKHARDT, plutôt que sur celles des latinistes scolastiques anciens ou modernes.

LA TABLE D’EMERAUDE

1.En Vérité, Certainement et sans aucun doute (a)

2.Ce qui est inférieur provient du Supérieur et ce qui est en Haut se reflète en Bas (b), par ceci on accomplit les miracles de l’UNicité.

3.De même que l’UNivers procède de l’UN par la méditation (c) de l’UNique, de même, par adaptations tout naît de cette UNité.

4.Le Soleil est le Père, la Lune est la Mère, le Vent (d) l’a portée en son ventre, sa nourriture est terrestre.

5.Le Vouloir du Monde (e) est ici, sa Puissance est par-faite s’il est transformé sur terre.

6.Sépare la Terre du Feu et le Subtil du Grossier, doucement avec dextérité.

7.Monte de la Terre au Ciel, il redescendra en Terre et ainsi tu recevras la Force des réalités supérieures et inférieures.

8.Tu auras par ce moyen toute la Lumière du Monde et toute obscurité s’éloignera de toi.

9.C’est la Puissance des puissances qui vainc toute chose subtile et pénètre toute chose solide.

10.Ainsi le microcosme se crée sur le modèle du macrocosme.

11De cette manière se créeront de merveilleuses applications, c’est la Voie que suivent les Sages.

11.C’est pourquoi je suis appelé Hermès Trismégiste car je possède les trois parties (f) de la Philo-Sophia UNiverselle.

a)Dans la version originelle, arabe, on lit : ‘haqqân, yaqînân lâ shakka fih’.

b)Cette fameuse expression comme quoi tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut se retrouve même chez des auteurs non hermétistes comme Diogène : ‘bientôt ce qui est en bas sera en haut’ (Diogène Laerce, tome II, Garnier-Flammarion, 1965, p.18).

c)On peut traduire aussi par ‘médiation’.

d)Pour certains Alchimistes (comme IDB dans L’abrégé de l’astronomie inférieure), le Vent signifie le Mercure.

e)Au sujet de la signification du ‘Vouloir’ qui a tant fait couler d’encre, il suffit de se reporter à… Hermès Trismégiste qui explicite le ‘Vouloir divin’ (tome II du Corpus hermeticum, p. 201 et 331, Ed. Belles Lettres, 1973).

f)Il s’agit des trois mondes traditionnels : Macrocosme, mésocosme et microcosme, correspondant à l’Esprit, à l’Ame et au Corps tout comme à l’œuvre au Rouge, au Blanc et au Noir.

D.G.

JEAN CARTERET ET L’ALCHIMIE

On accède à l’antre dessous le toit du monde par un long escalier de la Tour d’Auvergne...

Après avoir tiré une sonnette de grelots, on s’insinue dans un étroit couloir où croulent de vieux livres pour déboucher dans une pièce où tout est là, le monde entier entreposé et représenté par terre et sur les murs dans un chaos ordonné indescriptible. Tout est là, chaque chose à sa place, là où tout va se passer. Il y a un aventurier de l’intérieur, un navigateur des Grandes Eaux... Jean Carteret.

Sourire du lointain... Yeux bleus perçants où Neptune vous regarde... Et l’Astrologue parle d’Alchimie. Du monologue au Dialogue... Dans tout dialogue essentiel, les réponses ne répondent pas. C’est l’écoute qui répond.

[ici s’arrête l’introduction de Daniel Giraud et commence le texte de Jean Carteret :]

Le Texte de la Table d’Emeraude débute ainsi :

‘II est vrai, sans mensonge, et très véritable’. Ces trois termes sont une trinité. ‘Il est vrai’, le vrai, c’est l’objectif, c’est-à-dire la communication. ‘Sans mensonge’, cela correspond à ce qui est juste, à ce qui est subjectif ; et ‘Très véritable’, c’est la synthèse des deux. Autrement dit, si le vrai est communication, le ‘sans mensonge’ concerne la communion, et le ‘très véritable’ concerne à la fois la situation et la circulation (situation étant une valeur de communion, circulation étant une valeur de communication). L’on sent très bien que l’expression ‘très véritable’ concerne davantage quelque chose qui est davantage dans la situation que dans la circulation. Il n’y a pas de ‘circulation véritable’, mais il peut y avoir une ‘situation véritable’. Donc, dans cette expression, c’est le problème de la demeure et du statisme qui l’emporte sur le véhicule et le dynamisme.

Ensuite, nous lisons : ‘Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose’. Donc, nous avons ici la figuration de deux triangles, dont l’un met l’accent sur la base, ‘ce qui est en bas’, et dont la pointe est en haut. Et nous avons le triangle inverse : ‘ce qui est en bas’, se réduit dans la pointe de ce nouveau triangle qui est en bas. Les deux triangles seront - non pas additionnés - mais soudés, par la formule qui suit : ‘pour faire les miracles d’une seule chose’. Or il faut savoir que le miracle est une valeur collective, alors que son inverse et complémentaire, l’exception, est une valeur unique. Et comme il est question d’« une seule chose », qui est unique, le commentaire sera naturellement ‘pour faire les miracles’ d’une seule chose, soit pour faire ‘les noces’ de l’unique. Mais qu’est-ce ‘qui est en bas’, comme ce qui est en haut ? Eh bien ce qui est en bas, c’est la vie, qui est simple, et qui est noire, et ce qui est en haut c’est la vie qui est alors devenue pure. Et ‘ce qui est en haut’, c’est l’esprit pur, qui est blanc, qui devient comme ce qui est en bas, c’est-à-dire que l’esprit est devenu simple. Donc, nous avons ici le rapport du Pur et du Simple. Or il m’est apparu que le rapport du Pur devenu sur le Simple devenu,

Pur devenu  Simple devenu

…c’est un élément de situation. Au contraire, lorsque les valeurs du Simple dominent dialectiquement les valeurs du Pur, à ce moment-là, on a affaire à un élément de circulation.

‘Et comme toutes choses ont été, et sont venues d’Un’ continue le Texte. ‘Toutes choses’, c’est bien un collectif. Et le verbe ‘ont été’ désigne ce qui est devenu, tandis que ‘sont venues’ désigne un devenant. Donc, nous avons dans ce qui est devenu l’analogue de la situation, et dans ce qui est devenant l’analogue de la circulation, soit la dialectique de la demeure et du véhicule. ‘Un’, c’est l’élément qui contient tout. C’est tout ce qui est, tout ce qui est possible, et aussi tout ce qui est impossible. Ce ‘Un’ va s’exprimer en prenant comme symbole le Zéro, parce que le Zéro est tous les possibles. Le zéro, c’est la forêt vierge, c’est la page blanche, mais il y a le cahier plein de pages blanches : voilà pourquoi toutes choses ‘sont venues d’Un’, et non pas ‘de Zéro’. Le ‘Un’, c’est le cahier blanc de tous les possibles. Le ‘Un’ contient en lui-même, statistiquement, l’un et l’autre, soit le Même qui contient l’un et l’autre.

…‘Ainsi toutes choses sont nées dans une chose unique, par adaptation’, continue encore le Texte. Il faut cependant remarquer que la première partie de la phrase commence par ‘Et comme toutes choses’, et la seconde partie commence par ‘Ainsi toutes choses’. L’on peut dire que ‘ainsi’ c’est un terme, et ‘comme’ c’est une origine. Il y a dans notre nouvelle phrase une reprise de la formule précédente, mais cette fois-ci l’on parle de naissance. Mais, ‘par adaptation’, cela signifie quelque chose de bien particulier. L’adaptation est quelque chose qui va de haut en bas, comme Mercure qui descend du haut du ciel sur la terre, pour transformer. L’adaptation est donc un problème de détente des valeurs, de dénouement d’une tension (la transformation sera, au contraire, une façon de nouer les valeurs).

...‘Le Soleil en est le père, la Lune en est la mère, le Vent l’a porté dans son ventre, et la Terre est sa nourrice’. Si le soleil en est le père et si la lune est la mère, nous avons alors quatre termes : le soleil, la lune, le vent et la terre. Le vent est un dynamique, comme le père. Et la terre est une statique, comme la mère. Si le vent l’a porté dans son ventre, le vent est une dynamique comme l’anima qui est dans l’homme, il est comme une espèce de féminité du monde ; et la terre qui est sa nourrice est comme la masculinité du monde... Le vent qui l’a porté dans son ventre, c’est ce qui habite le ciel. Et la terre qui est sa nourrice, c’est la terre elle-même. Or la terre est par rapport au vent ce que, dans l’atome, le noyau est aux électrons : nous retrouvons ici la dialectique de la circulation (le vent) et de la situation (la terre).

‘Le père de Tout, le Thélème de tout le monde est ici. Sa force est entière, si elle est convertie en terre’. Il y a une différence entre ‘le Père de Tout, le Thélème’, et ‘le Soleil en est le Père’. Car ‘le Père de Tout’, c’est plus que le Tout, et dans ces deux expressions nous avons le Père d’un côté et le Monde de l’autre. La conversion ‘en terre’ est celle d’une circulation qui devient une situation. ‘Le Père de Tout’ est une réduction, et ‘le Thélème de tout le monde’ est une dilatation. L’un concerne la situation, l’autre la circulation. La conversion en terre du rapport entre situation et circulation, entre être et conscience, c’est la force du verbe.

‘Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec grande industrie’. Séparer la terre du feu, c’est opérer le passage d’une coïncidence à une distance : c’est le passage de la communion à la communication.

‘Il monte de la terre au ciel, et derechef il redescend en terre’. Il s’agit d’établir une relation entre le haut et le bas, entre le ciel et la terre.

‘Tu auras par ce moyen toute la gloire du monde, et toute obscurité s’éloignera de toi’. Puisque la gloire c’est le soleil des morts et que la mort est ce-que-nous-concernons, la naissance étant ce qui nous concerne, il s’agit ici de l’assumation et de la réalisation de ce-que-nous-concernons, c’est-à-dire la mort. Si la gloire arrive, la lumière de ce-que nous-concernons arrive, et l’obscurité de ce-qui-nous-concerne s’éloigne de nous. Ce qui veut dire que les conditions de déterminisme de la naissance s’éloignent de nous, et qu’au contraire le choix de ce-que-nous-concernons s’approche de nous.

‘C’est la force, forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide’. Le mot ‘force’ est ici rappelé trois fois. ‘Toute force’, c’est le contingent, ‘forte’ c’est le transcendant, et ‘c’est la force’, c’est l’immanence. C’est une trinité. La force est ici employée comme une qualité d’état, et pas comme une qualité d’action. C’est bien l’état, puisque ce qui suit (‘car elle vaincra, et pénétrera...’), c’est l’action. Vaincre toute chose subtile, c’est un accomplissement, et pénétrer toute chose solide, c’est une réalisation. Parce que les choses solides sont réelles, physiques, alors que les choses subtiles sont métaphysiques.

‘Ainsi le monde a été créé’. Les phrases précédentes étaient au futur, et là la phrase est au passé. C’est au passage entre le devenant et le devenu. C’est comme une conclusion, le dessin du fruit, alors qu’avant c’étaient les étapes de la graine qui conduisent au fruit. C’est la synthèse, dont tout le reste est la composition.

‘De ceci seront et sortiront d’innombrables adaptations, desquelles le moyen est ici’. La phrase précédente était comme un terme, une conséquence. Ici, on a affaire à quelque chose qui dépasse encore la conséquence, c’est le résultat. Cette phrase parle de la graine qui sort à nouveau du fruit qui, lui, était la conséquence des choses. De ceci, de cette conséquence, de ce fruit, seront (état) et sortiront (action) d’innombrables adaptations, c’est-à-dire toutes les composantes en surnombre, illimitées.

‘C’est pourquoi j’ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie du monde’. ‘Ce que j’ai dit de l’opération du soleil est accompli et parachevé’. ‘Ce que j’ai dit’, c’est le dire de celui qui a l’autorité de l’œuvre. C’est le dire de l’homme. Et l’« opération » du soleil, c’est l’élément ouvrier. L’opération, c’est la transformation qui contient l’adaptation. Son inverse dialectique, c’est l’activité, où l’adaptation prime alors sur la transformation. ‘Ce que j’ai dit’, c’est le son, et l’« opération du soleil », c’est la lumière ; et le verbe ‘accomplir’ concerne le son, concerne ce qui est juste, ce qui est subjectif, tandis que le verbe ‘parachever’ concerne la lumière, ce qui est vrai et objectif.

Jean Carteret

[Ce texte est paru in REVOLUTION INTERIEURE n°3, Massat, au printemps 1982. Cette excellente revue était animée par Daniel Giraud qui devait, dans cette troisième livraison, livrer une traduction du texte de la Table d’Emeraude, suivie d’un commentaire de son ami Jean Carteret. P.P.].

© Daniel Giraud + © The Estate of Jean Carteret

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